Exposition Torun l'audace de la douceur
TORUN
L'audace de la douceur
En 1948 Vivianna Torun Bülow Hübe fait son premier voyage en France. Ågée de 21 ans, la jeune Suédoise, étudiante aux Beaux-Arts de Stockholm, séjourne à Paris puis débarque sur la Côte d'Azur. Elle s'attarde sur la plage entre le Fort Carré et les rives de la Brague, fascinée par les galets. Alors qu'elle sélectionne et collectionne les plus beaux spécimens de ces galets, elle croise Picasso, qui va découvrir ses œuvres. Les bijoux qu'elle crée avec les galets n'ont depuis cessé de toucher le public. En 1958, dix ans après sa première visite au "pays bleu" comme elle nomme la Côte d'Azur, une exposition lui est consacrée au Musée du Pa-lais/Musée Picasso à Antibes. À cette occasion, elle s'installe à Biot avec sa famille. Elle y restera dix ans. Après avoir établi son premier atelier dans la maison Roundoun au fond du village, elle investit le "Castel Saint Julien", conçu par l'Architecte André Bloc, chemin de Saint Julien. Elle rassemble autour d'elle un groupe de jeunes orfèvres et apprentis. Cette décade 1958-1968 sera fondatrice
de "L'École biotoise du bijou contemporain". Ces années, elle les décrira plus tard comme étant sa période la plus productive - "les années adrénaline" - entourée d'artistes et de culture, baignant dans le jazz d'avant-garde. Avec son mari Walter Coleman, artiste peintre afro-américain engagé pour les droits civiques aux États-Unis, ils ont fait de Biot leur lieu d'épanouissement artistique.
L'exposition "L'Audace de la douceur" met en lumière l'œuvre de Torun, mais aussi l'empreinte qu'elle a laissée à Biot. Le village, ses habitants et ses artistes ont été marqués par son passage, et son influence se ressent aujourd'hui encore dans la filiation des orfèvres.
Qui est Torun, cette artiste si singulière venue du grand nord, qui a révolutionné la création du bijou? Tout d'abord, c'est l'une des premières femmes à avoir choisi de devenir orfèvre, la première à avoir atteint une notoriété internationale. Issue d'une famille d'artistes et d'architectes, elle a passé ses étés dans la maison familiale en pleine nature, quasiment en autarcie. C'est là que sa mère lui apprend à utiliser "ce qu'elle trouvait autour d'elle dans la nature". Elle grandit entourée de garçons, affirmait qu'elle se sentait garçon manqué et que l'idée qu'elle allait "devoir devenir une femme" la terrifiait. Elle trouvera pourtant son chemin vers la féminité et laissera son empreinte sur la création du bijou, à la fois féminine et féministe.
Sa proximité avec la nature et ses éléments et la façon dont elle habitait son corps lui ont ouvert un champ d'expression artistique. L'expérience du mouvement du patinage trouve son pendant dans l'anse de Möbius formant certaines de ses pièces iconiques. L'immersion dans le geste et le mouvement ainsi que l'épanouissement dans le travail manuel lui ont permis de faire de ses bijoux "des sculptures autour du cou, du poignet ou du doigt". Bijou qu'elle voulait à la fois beau et fonctionnel, une pièce qui s'intègre au quotidien de la vie d'une femme "adapté aux mouvements du corps" et qui doit "attirer le regard vers la beauté de la femme" au lieu d'en être un élément de décor pour "lui donner une valeur en elle-même".
La valeur de la pièce réside dans la forme que lui donne l'artiste bien plus que dans celle du métal ou de la pierre. Ce galet, formé des millénaires durant, par le roulis des vagues trouve sa valeur dès lors que l'artiste pose son regard sur lui. Les pendentifs des premiers colliers à galets ressemblent à des mobiles - évoquant ceux de Calder. Les colliers martelés sont à la fois d'une ligne claire et d'une onde sensuelle. Un bijou "pour être et non pour paraitre". Elle utilisera par la suite aussi des pierres de lune et des cristaux de roche ou du verre.
Elle quitte Biot pour s'installer une dizaine d'années en Allemagne près de Wolfsburg, où elle trouve une nouvelle communauté d'artistes puis elle choisit de vivre en Indonésie.
Après son enfance sur l'ile de Romanö où elle apprend à vivre en harmonie avec la nature, Torun trouve en Indonésie l'environnement social harmonieux et la quiétude pour "sentir la vibration de la vie" et son épanouissement créatif, entourée d'une végétation luxuriante qui va aussi influencer ses formes.
Ses créations avant-gardistes sont devenues des pièces intemporelles. L'historienne Ann Westin préface ainsi son livre-entretien avec Torun: "Ses convictions profondes dépassent toute concession possible à la mode (...) ce qui peut expliquer la force et la clarté émanant de ses œuvres. Ses créations anticipent une ère nouvelle, Torun est une éclaireuse d'un design d'argent moderne." Pour elle, "les créations de Torun sont l'expression d'une volonté artistique au-delà du seul décoratif".
C'est peut-être en cela qu'elle était audacieuse : s'affranchir de toute convention pour créer des bijoux d'artiste forgés de ses mains qui, une fois portés, deviennent une sculpture: "arracher au métal résistant une forme fluide et arrondie, il y a là un lien avec le patinage, une conscience physique dans l'expression des courbes" (Torun). Elle a ainsi su traduire l'expérience du corps, celle du mouvement, de la sensation et de l'équilibre à travers l'intelligence de ses mains en bijoux sensuels et élégants. C'est avec l'intuition de ce vécu du corps qu'elle a su créer ses bijoux qui se posent sur le corps telle une onde. Les créations de Torun dégagent à la fois de la force et de la douceur : L'audace de la douceur.
Maximilian Essayie Commissaire de l'exposition.