Retour sur l'exposition "Denis Essayie Gaëtan" à l'Espace Solidor (2011)
Pour Denis l'histoire commence sur une plage d'Antibes.
C'est là, entre Cannes et Cagnes-sur-Mer, près de La Siesta que nous l'avons rencontré pour la première fois. C'était l'été. Nous profitions Arlette, Véronique, Jacques* et moi de la pause déjeuner pour aller nous baigner. Ceux qui ont bien connu Denis, gardent en mémoire son attitude devant des inconnus (es) et sa façon très particulière d'entrer en contact. Sa manière de balayer le conventionnel à la limite de la provocation afin de tester l'autre. Pas de demi-mesure. Ou bien l'on se sentait agressé ou au contraire on trouvait cela plutôt sympathique. Inutile de préciser notre choix. Les présentations échangées, nous savions qu'il était niçois, qu'il revenait des Etats-Unis où il était resté deux ans à y faire des petits boulots, qu'il travaillait à quelques centaines de mètres, chez un antiquaire. De son côté il apprenait que nous faisions des bijoux, à Biot, dans l'atelier de l'artiste suédoise Torun. Pour notre petit groupe, en ce mois de juillet 1967, ce fut le départ d'une amitié indéfectible. Nos parties plages se sont succédées. Il ne fallut pas longtemps, pour qu'un jour il nous déclare qu'il cherchait à mettre un terme à ce métier qui ne lui convenait pas et nous demande s'il serait possible d'entrer dans l'atelier de Torun comme apprenti ! A trente trois ans... Torun était partie accoucher en Suède. Responsable de l'atelier je prenais donc l'initiative de lui en ouvrir les portes. Pour lui ce fut la révélation.
L'univers du bijou qu'il découvrait devenait son univers, celui pour lequel il allait consacrer son existence. II découvrait un bijou, un métal, l'argent. Pour lui le bijou devait correspondre à son éthique, être et non paraître. Après cette découverte il allait s'employer à maîtriser le travail du métal avec la complicité de ses camarades de l'atelier de Torun. Puis après une formation de deux années dans mon atelier, il installe le sien Impasse Sous Barri d'abord, puis au cœur du village de Biot. C'est là, sur la Place de l’Église, qu'il jette l'ancre pour y créer son atelier boutique. Maniant le patois local, sa capacité à dialoguer et sa disponibilité, faisaient de lui rapidement une des figures les plus emblématiques de Biot.
<<< Je suis, déclarait-il, véritablement au cœur du village, un cœur qui bat au rythme des événements de la vie des habitants. J'y vois les baptêmes, les mariages ou les enterrements. Mes journées commencent avec le bonjour de la boulangère et chaque jour, je ne compte pas tout ceux qui viennent me saluer ou discuter avec moi >>. Il suffisait d'entendre Denis parler de son village, de cette communication qui existait à l'époque, pour comprendre sa création. <<<< La création est vivante et chargée d'amour. Elle existe précisément lorsque ceux qui m'achètent un bijou ou un objet le considère déjà comme une création qui leur est personnelle et la matière que j'utilise n'est finalement qu'un trait d'union entre le village, ses habitants, et moi ». Се rapport avec les autres il l'estime essentiel à sa démarche de créateur. << C'est comme le pain et l'eau >> disait-il. II revendiquait sa démarche comme un art populaire et l'analysait comme indispensable à son épanouissement. Comme était indispensable de rejoindre chaque matin son pointu, amarré au port d'Antibes.
Quand on regarde ses créations, on ne peut douter un seul instant du rapport qui existe entre elles et le contact journalier qu'il avait avec la mer. Cette complicité qu'il entretenait avec elle au travers de la pêche, est présente dans l'œuvre qu'il nous a laissée. Le fil de pêche se substitue au fil d'argent lorsqu'il capture le crustacé, ou à ces entrelacs qui emprisonnent les objets pour leur donner une nouvelle signification. Partout des liens. Comme les liens qu'il tisse avec les hommes, il les met en scène dans ses créations où le corps, demeure l'élément majeur. << Je suis en quête de la connivence entre le corps et les lignes de mes bijoux que je m'efforce de réaliser le plus épurées possible ». Pour lui le bijou n'est précieux que dans la mesure où, sensible, mouvant, expressif, le corps lui donne toute sa richesse.
Il mettra tout en œuvre pour que le bijou, tel qu'il le conçoit, de forme simple, dépouillé de toute surcharge d'ornements et débarrassé de ce concept qui transforme ses matériaux en valeur commerciale, de placement le plus souvent, puisse être une source d'intérêt pour les jeunes. Il mettra tout en œuvre afin que ses bijoux soient accessibles au plus grand nombre. Il y parviendra et sa vie durant il vivra confortablement de son métier, sans jamais faire de concession. Il s'inscrit ainsi dans cette génération de créateurs des années 70 qui ont participé à l'avènement d'un autre bijou dont les formes, les lignes élégantes et les volumes harmonieux ont contribué à une vision nouvelle de la parure.
Pour Gaëtan, c'est une autre histoire. Et pourtant nous allons voir que le lien interrompu ne s'est jamais véritablement rompu et que l'histoire se poursuit.
Après un bref passage à l'Université, il choisira de mettre un terme à ses études et de partir à la découverte d'un métier manuel. Quoique né au beau milieu de limes, pinces, marteaux et enclumes il rejettera délibérément l'opportunité offerte de travailler au côté de son père. Par cette attitude il exprimera sa volonté de choisir son métier en toute liberté. L'occasion va s'offrir à lui lors d'un voyage en Tunisie. C'est là devant le travail effectué par un tailleur de pierre que lui sera révélée sa passion pour l'outil et le geste.
Son choix est fait, du moins le croit-il? Il sera tailleur de pierre. Ce sera le départ de nombreuses découvertes. Il enchainera les chantiers partout en France, puis au Canada, durant lesquels il perfectionnera ses connaissances techniques. Ses multiples déplacements le conduiront à la découverte d'une matière qu'il n'avait pas voulu voir jusqu'à ce jour : l'argent.
Ce cheminement personnel, ajouté à notre rencontre, le conduira à la révélation d'un nouvel univers, celui du bijou contemporain. Nous participerons Thierry* et moi à la découverte à nos côtés, du monde de la création. Le même enthousiasme qu'il ressentait dans la taille de la pierre, se manifeste à nouveau, mais cette fois dans le travail du métal. Il ne fallut pas attendre longtemps avant qu'il se rende compte que son choix était le bon. Le lien interrompu se matérialisait à nouveau. L'atelier boutique de la Place de l’Église n'était en fait qu'en sommeil. Aujourd'hui un autre Essayie y apporte son empreinte.
Trois ans ont passé et le fil d'argent continue à s'affirmer comme le vecteur d'une recherche qui s'avère marquée d'une personnalité. Fidèle au choix technique du père qui avait volontairement écarté les assemblages avec brasure, le lien et la ligature règnent toujours en principe absolu. Mais le langage des formes et des volumes n'est plus le même. Un autre créateur est en train de naître.
Claude Pelletier
Commissaire d'exposition
*Arlette Baron créatrice de bijoux, membre du groupe EPOC (Etudes et Propositions pour une Orfèvrerie Contemporaine), Véronique Breton créatrice en textiles, professeur aux Arts Décoratifs de Paris, Jacques Bréchard créateur de bijoux, fut professeur de dinanderie à l'Ecole Pluridisciplinaire de Fontblanche à Vitrolles.
Thierry Pelletier, sculpteur et orfèvre, fils de Claude.
Denis Essayie dans son atelier Biotois
